]> Ovide, Métamorphoses, 4, 1-273

Légendes thébaines et autres : les Myniades (1) (4, 1-273)

 

 

Introduction : Les filles de Minyas refusent de célébrer Bacchus (4, 1-42)

Tandis que se déroulent en Béotie des cérémonies en l’honneur de Bacchus, Ovide se plaît à évoquer différents aspects de la personnalité du dieu, en énumérant un certain nombre de ses noms. (4, 1-30)

Parmi les femmes de Thèbes, seules les filles de Minyas refusent de reconnaître la naissance divine de Bacchus et se confinent dans leur demeure, tissant et filant. Elles imaginent de se distraire en racontant à tour de rôle des histoires. (4, 31-42)

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Par contre Alcithoé, fille de Minyas, juge les orgies du dieu

inacceptables, mais, téméraire jusqu’au bout, elle refuse de reconnaître

Bacchus comme le fils de Jupiter et associe ses sœurs à son impiété.

Le prêtre avait ordonné que l’on célèbre la fête,

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que servantes et maîtresses, dispensées de leurs travaux,

se couvrent la poitrine d’une peau de bête, dénouent les bandelettes

de leur chevelure ornée de guirlandes et prennent dans leurs mains

des thyrses feuillus. Il avait prédit que si on outrageait le dieu,

sa colère serait cruelle. Les mères et les brus obéissent,

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délaissent toiles et corbeilles et, leur tâche inachevée, offrent

de l’encens et invoquent les divers noms de Bacchus : Bromius, Lyéus,

né dans le feu, deux fois né, seul à avoir eu deux mères.

À cela s’ajoutent les noms de Nyséen, et de Thyonéus

aux longs cheveux, et de Lénéus, et de planteur de la vigne joyeuse,

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et de Nyctélius, et de vénérable Élélée, et de Iacchus, et d’Évhan,

et des innombrables noms que dans les villes de Grèce,

tu portes aussi, ô Liber. Ta jeunesse est indestructible,

toi éternel enfant, toi que l’on considère comme le plus beau

dans les hauteurs célestes ; quand tu te présentes sans cornes,

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ta tête est d’une beauté virginale ; tu as vaincu l’Orient,

jusqu’aux confins où l’Inde basanée est baignée par le Gange.

C’est toi, dieu vénérable qui immoles les sacrilèges Penthée et Lycurgue

à la double hache, et qui envoies dans la mer les corps des Tyrrhéniens ;

c’est toi qui maîtrises à l’aide de harnais bigarrés un attelage de lynx

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aux cous puissants ; bacchantes et satyres forment ton cortège,

ainsi que le vieillard ivre qui soutient grâce à son bâton

ses membres vacillants et n’est pas bien vaillant sur son âne voûté.

Où que tu ailles, résonnent tout à la fois des cris de jeunes gens,

des voix de femmes, des battements de mains sur des tambourins,

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des cymbales d’airain creux, des flûtes au long tuyau percé de trous.


Les Isménides demandent que tu sois présent, apaisé et bienveillant,

et elles célèbrent les rites prescrits. Seules les Minyades à l’intérieur,

troublent la fête et honorent Minerve à contretemps.

Elles filent la laine, en font tourner les brins sous leur pouce

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s’attachent à leur toile et poussent les servantes au travail.

L’une d’elles, étirant le fil d’un pouce alerte, dit :

« Les autres arrêtent leur travail et célèbrent des rites chimériques.

De notre côté, nous qui servons Pallas, la meilleure déesse,

agrémentons l’utile travail de nos mains en devisant de divers sujets.

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À tour de rôle, proposons à nos oreilles inoccupées

un récit qui permette au temps de ne pas paraître long ! »

Ses sœurs approuvent et l’invitent à parler la première.

 

Premier récit des Minyades : Pyrame et Thisbé et la métamorphose des mûres (4, 43-166)

Après avoir hésité entre plusieurs récits, tous en rapport avec des métamorphoses et avec l’Orient, la première conteuse fixe son choix sur la quatrième histoire, qui traite d’un arbre (le mûrier) dont les fruits sont devenus noirs. (4, 43-54)

Il s’agit de la légende de Pyrame et Thisbé, deux jeunes Babyloniens, violemment épris l’un de l’autre, mais contrariés dans leur amour par leurs pères respectifs. Réduits à communiquer entre eux par une fente du mur qui sépare leurs maisons contiguës, ils décident de fuir et se fixent un rendez-vous, la nuit, à l’ombre d’un mûrier portant des fruits blancs. (4, 55-92)

Thisbé s’enfuit la première, et tandis qu’elle cherche son amant dans la campagne, elle est effrayée par une lionne féroce, à la gueule ensanglantée, et se réfugie dans une grotte ; dans sa fuite, elle perd un voile que la lionne trouve et s’empresse de déchirer. Pyrame, sorti un peu plus tard, trouve le vêtement de Thisbé plein de sang et, se figurant qu’elle a péri, il se sent responsable et se donne la mort. Son sang asperge les fruits du mûrier qui, dès lors, prennent une teinte sombre. (4, 93-127)

Sortie de son refuge, Thisbé découvre son amant mourant et, après avoir vainement tenté de le ramener à la vie, elle se transperce le cœur, afin de le rejoindre. Cet amour plus fort que la mort est symbolisé par l’urne commune où reposeront à jamais les cendres des amants et par la couleur sombre des fruits du mûrier. (4, 128-166)

[Remarque : L’épisode de Pyrame et Thisbé a fait l’objet d’une étude approfondie menée par Paul-Augustin Deproost dans le cadre du cours d’auteurs latins qu’il professe à l’Université de Louvain.]

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Parmi tant d’ histoires laquelle raconter ? Elle en connaissait tellement !

Elle réfléchit et hésite : sera-ce la tienne, Dercétis de Babylone,

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toi qui devins un poisson quand des écailles voilèrent tes membres,

et qui agitas les lacs ou les étangs, comme le croient les Palestiniens ?

Racontera-t-elle plutôt comment sa fille, couverte de plumes,

vécut ses dernières années sur de blanches tours ?

Ou comment le chant et les herbes trop puissantes d’une naïade,

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métamorphosèrent des jeunes gens en poissons silencieux,

avant qu’elle ne connaisse le même sort ? Ou comment l’arbre

à fruits blancs, porte maintenant, au contact du sang, des fruits noirs ?

Elle retient ce récit. Cette légende n’étant pas très connue,

elle commença ainsi, en continuant à filer sa laine.


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« Pyrame, le plus beau des jeunes gens, et Thisbé,

la plus exquise des jeunes filles que comptait l’Orient,

habitaient des maisons contiguës, là où, dit-on, Sémiramis

avait entouré sa ville de hautes murailles de briques cuites.

Voisins, ils firent connaissance et grandirent ensemble ;

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avec le temps, l’amour grandit ; ils se seraient même unis légalement,

mais leurs parents s’y opposèrent ; ce qu’ils ne purent interdire,

c’est que tous deux aient le cœur épris et brûlent d’une passion égale.

Sans que personne ne le sache, ils se parlent par gestes et par signes,

et plus il est caché, plus ce feu caché est ardent.

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Une fine crevasse, qui remontait au temps de la construction,

fissurait la paroi qui était commune aux deux maisons. Ce défaut que,

des siècles durant, nul n’avait remarqué, vous autres, amants,

(que ne perçoit pas l’amour ?) vous avez été les premiers à le voir.

Vos paroles passèrent par ce chemin ; par là, en toute sûreté,

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vos doux propos transitaient en un très faible murmure.

Souvent, quand Thisbé et Pyrame étaient installés, elle ici, lui là,

et quand tour à tour ils avaient perçu le souffle de leur respiration :

‘Paroi jalouse’, disaient-ils, ‘pourquoi fais-tu obstacle à des amants ?

Que t’en coûterait-il de laisser nos corps entiers se joindre

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ou, si c’est trop, de t’ouvrir pour que nous puissions nous embrasser ?

Mais nous ne sommes pas ingrats ; nous reconnaissons te devoir

le passage offert à nos paroles vers des oreilles amies’.

Après avoir échangé ces vains propos, assis en des lieux différents,

ils se dirent adieu à la nuit tombée, et donnèrent chacun

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à leur côté de mur des baisers qui ne parvenaient pas en face.

L’aurore suivante avait chassé les feux de la nuit,

et les rayons du soleil avait séché les herbes couvertes de givre ;

ils se rendirent à leur rendez-vous habituel. Alors, après mille plaintes

murmurées à voix basse, ils décident que dans le silence de la nuit

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ils tromperont leurs gardiens et tenteront de franchir leurs portes ;

et, une fois sortis de la maison, ils quitteront même la ville ;

pour ne pas s’égarer dans l’immensité de la campagne,

ils se rencontreront près du bûcher de Ninus et se cacheront

à l’ombre d’un arbre. Il y avait là un arbre chargé de fruits abondants,

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blancs comme neige, un haut mûrier, proche d’une source fraîche.

Ce plan leur convient. Le jour, qui leur parut lent à disparaître,

est précipité dans les flots, et de ces mêmes flots émerge la nuit.


À la faveur de l’obscurité, Thisbé avec précaution fait pivoter la porte,

sort, en trompant ses proches, puis, le visage voilé,

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elle arrive au tombeau et s’assied sous l’arbre convenu.

L’amour la rendait audacieuse. S’amène alors pour étancher sa soif

dans l’onde de la fontaine voisine, une lionne à la gueule écumante,

tout humide du sang des bœufs qu’elle vient de massacrer.

De loin, grâce au clair de lune, la Babylonienne Thisbé la voit,

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et d’un pas craintif se réfugie dans une grotte obscure ;

mais dans sa fuite, elle perd le voile qui a glissé de ses épaules.

Dès que la lionne féroce eut apaisé sa soif dans l’onde généreuse,

elle retourna dans la forêt et sur sa route tomba, non sur Thisbé

mais sur son voile léger, qu’elle lacéra de sa gueule ensanglantée.

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Sorti plus tard, Pyrame vit, profondément marqués dans la poussière,

les pas de la bête sauvage, et son visage devint livide.

Mais dès qu’il découvrit aussi le vêtement teinté de sang, il dit :

« La même nuit perdra deux êtres qui s’aiment ;

de nous deux, elle était la plus digne d’avoir une longue vie,

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Je suis coupable. C’est moi, pitoyable amie, qui t’ai perdue,

qui t’ai demandé de venir la nuit en un lieu qui fait peur,

et je ne suis pas arrivé le premier. Déchirez mon corps

et, de vos féroces morsures, dévorez les chairs du criminel que je suis,

ô lions, vous tous qui habitez au pied de ce rocher !

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Mais c’est le fait d’un être timoré de souhaiter la mort » . Il soulève

le voile de Thisbé, l’emporte à l’ombre de l’arbre du rendez-vous,

pleure et embrasse le vêtement qu’il connaît bien, et dit :

« Maintenant reçois aussi le sang que je vais verser ! »

Alors l’arme qu’il portait à la ceinture, il se l’enfonça dans le flanc,

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et aussitôt, mourant, la retira de sa blessure brûlante.

Il resta à même le sol, couché sur le dos et son sang jaillit bien haut.

Ainsi lorsque un tuyau se fend, à cause d’un défaut du plomb,

en sifflant il lance avec force à travers un petit trou

de longs jets d’eaux qui déchirent et frappent l’air.

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Les fruits de l’arbre, ainsi aspergés, se transforment,

prennent un aspect sombre, et leur racine imbibée de sang

teinta de pourpre les mûres suspendues à ses branches.


Thisbé, encore effrayée, revient, pour ne pas manquer son amant,

et, de tous ses yeux et de tout son cœur, cherche le jeune homme,

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brûlant de lui raconter à quels périls terribles elle a échappé.

Elle reconnaît l’endroit et la forme de l’arbre,

mais la couleur des fruits la laisse perplexe : est-ce bien celui-ci ?,

se dit-elle. Tandis qu’elle hésite, elle voit des membres tremblants

frapper le sol couvert de sang ; elle fait un pas en arrière

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et, le visage plus pâle que du buis, frémit comme la mer

qui frissonne quand une brise légère effleure sa surface.

Mais quand, après un moment, elle reconnut son bien-aimé,

elle frappa de coups sourds ses bras indignes de ce sort,

s’arracha les cheveux et, étreignant le corps adoré,

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emplit les blessures de ses larmes, mêlant ses pleurs au sang,

et pressant de baisers le visage glacé. Elle s’écria :

‘ Pyrame, quelle catastrophe t’a arraché à moi ?

Pyrame, réponds ! C’est ta Thisbé bien-aimée

qui t’appelle ; écoute et relève ton visage qui défaille ! ’

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Au nom de Thisbé, Pyrame leva ses yeux alourdis par la mort,

et, après avoir vu son amie, il replongea dans l’abîme.

Quand Thisbé eut reconnu son voile, et aperçu

le fourreau d’ivoire sans l’épée, elle dit : ‘ Ta main et ton amour

t’ont perdu, malheureux ! J’ai aussi une main vaillante, pour ce seul acte,

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j’ai aussi mon amour : il me donnera la force de me frapper.

Je te suivrai dans la mort, et on dira que je suis la misérable cause

et la compagne de ton trépas. Et toi, qui ne pouvais m’être arraché

que par la mort, hélas, tu ne pourras m’être enlevé, même dans la mort.

Quant à vous, nos très malheureux pères, le mien et le sien,

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entendez nos prières : nous vous demandons tous deux une chose :

à ceux qu’un amour solide a unis et que leur dernière heure a réunis,

ne refusez pas qu’ils soient déposés dans un même tombeau.

Et toi, ô arbre qui couvres un seul misérable cadavre

de tes branches, bientôt tu en abriteras deux ; conserve

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les marques de cette mort et porte toujours des fruits sombres,

harmonisés aux chagrins, témoignages d’un double trépas ’.

Elle cessa de parler et, appliquant la pointe de l’épée sous sa poitrine,

se coucha sur la lame, encore tiède de la mort de Pyrame.

Ses vœux toutefois émurent les dieux, émurent les pères ;

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car la couleur des fruits, dès qu’ils sont mûrs, est foncée,

et ce qui subsiste des bûchers repose dans une seule urne. »

 

Second récit : Mars, Vénus et le Soleil - Métamorphoses : Leucothoé et Clytie (4, 167-273)

Leuconoé, la seconde des Minyades, commence par raconter comment le Soleil (alias Apollon), ayant surpris l’adultère de Mars et Vénus, avait dévoilé la chose à Vulcain, le mari de la déesse, et comment ce dernier, à l’aide d’un filet invisible, avait piégé les amants, les exposant à la risée de tous les dieux. (4, 167-189)

Vénus, ulcérée de ce vilain tour, veut punir le Soleil en lui inspirant une passion exclusive et dévorante pour une jeune fille de Perse, Leucothoé. Oubliant ses nombreuses conquêtes, dont Clytie, le dieu s’introduit chez sa bien-aimée sous les traits de sa mère Eurynomé, et abuse d’elle contre son gré. (4, 190-233)

Clytie, rivale délaissée, raconte calomnieusement au père de Leucothoé que sa fille s’est déshonorée ; celui-ci aussitôt la punit en l’enterrant sous un tas de sable. Malgré tous ses efforts pour ranimer sa bien-aimée, le Soleil ne peut que la métamorphoser en arbre à encens. Quant à Clytie, elle dépérit de désespoir, et est métamorphosée en héliotrope. (4, 234-273)

 

La narratrice avait fini son récit. Après une courte interruption,

Leuconoé commença à parler. Ses sœurs gardèrent le silence.

« Le Soleil, dont l’astre lumineux règle tout dans l’univers,

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fut aussi la proie de l’amour ; racontons les amours du Soleil.

Ce dieu fut le premier à avoir vu l’adultère de Vénus et de Mars,

croit-on ; il est le premier des dieux à tout voir.

Cette liaison l’indisposa et il révéla au mari, le fils de Junon,

l’outrage fait à sa couche et le lieu de la trahison.

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Le mari perdit la tête et laissa s’échapper de sa main

l’objet forgé qu’il tenait ; aussitôt, il cisèle dans le bronze,

de fines chaînes, des filets et des lacets imperceptibles à l’œil.

Les fils les plus ténus ne pourraient surpasser cet ouvrage

en finesse, ni non plus la toile d’araignée en haut d’une poutre.

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Il les fait de manière qu’ils répondent au plus léger toucher,

au moindre mouvement, et les dispose habilement autour du lit.

Dès que l’épouse et l’amant s’installent dans la même couche,

l’adresse du mari et ces liens d’un type nouveau

les surprennent en pleine étreinte et les immobilisent.

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Le Lemnien aussitôt ouvrit les doubles portes d’ivoire

et introduisit les dieux ; les amants étaient couchés,

enchaînés et honteux, et parmi les dieux très amusés,

certain souhaite connaître la même honte. Les dieux en rirent,

et l’histoire fut longtemps très célèbre dans le ciel entier.


190

Cythérée exige pour le délateur un châtiment mémorable,

et celui qui a trahi ses amours secrètes est à son tour frappé

d’une passion amoureuse équivalente. À quoi bon à présent,

fils d’Hypérion, ta beauté, ton éclat, ta lumière rayonnante ?

Assurément, toi qui de tes feux dessèches partout les terres,

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tu brûles d’un feu nouveau ; et toi qui dois voir toute chose,

tu contemples Leucothoé, et tu gardes fixés sur une seule fille

les regards que tu dois offrir au monde. Tantôt, tu surgis trop tôt

dans le ciel d’Orient, tantôt tu sombres trop tard dans l’Océan,

et, tout à ta contemplation, tu prolonges les heures de l’hiver.

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Parfois tu t’éclipses, un défaut dans ta lumière traverse les esprits

et, devenu sombre, tu épouvantes les cœurs des mortels.

Mais ce n’est pas l’image de la lune, plus proche de la terre,

qui, en s’interposant, te rend pâle ; ce teint blême, tu le dois à l’amour.

Tu n’aimes que cette seule fille ; ni Clymène, ni Rhodos,

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ne te retiennent, ni du reste la toute belle qui à Éa, donna le jour à Circé,

ni Clytie qui, malgré ton mépris, cherchait à partager ta couche

et qui à ce moment même souffrait d’une grave blessure.

Leucothoé te fit oublier quantité de filles,

elle que mit au monde, au pays des parfums,

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la très belle Eurynomé ; mais quand la fille eut grandi,

la fille éclipsa la mère, comme la mère avait éclipsé toutes les femmes.

Son père Orchamus régna sur les villes des Achéménides,

et, avec l’antique Bélus, il est le septième roi en titre depuis l’origine.

Sous le ciel d’Occident s’étendent les pâturages des chevaux du Soleil ;

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leur herbe est l’ambroisie, qui repose leurs membres fatigués

après les services du jour et qui les régénère pour la tâche à venir.

Et tandis qu’en ce lieu les chevaux broutent les prés célestes,

et que la Nuit fait son tour, le dieu entre dans la chambre de l’aimée

sous les traits de sa mère Eurynomé. Il aperçoit Leucothoé,

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parmi ses douze servantes, près des flambeaux,

maniant ses fils légers en tournant son fuseau.

Aussi, il l’embrassa comme une mère embrasse sa fille chérie,

et dit : ‘ Il s’agit d’un secret : servantes, retirez-vous,

et ne privez pas une mère du droit de confier des secrets à sa fille.’

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Elles avaient obéi et, une fois la chambre laissée sans témoin,

le dieu dit : ‘ Je suis celui qui mesure la longueur de l’année,

celui qui voit tout, celui par qui la terre voit tout, l’œil du monde.

Tu me plais, crois-moi ’. Elle est épouvantée et, de peur,

ses doigts se relâchent, laissant tomber quenouille et fuseau.

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La crainte lui allait bien. Sans attendre plus longtemps,

le dieu reprend sa figure véritable et son éclat habituel.

La jeune fille, pourtant terrorisée par cette vision inattendue

mais vaincue par son éclat, subit sa violence, sans aucune plainte.


Clytie fut jalouse (en effet, le Soleil l’avait aimée sans mesure).

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Poussée par une colère de rivale, elle divulgue l’adultère

qu’elle va raconter partout, notamment au père de Leucothoé.

Celui-ci est furieux et sans pitié ; elle a beau le supplier,

tendre les mains vers les rayons du Soleil en disant :

‘ C’est lui qui m’a violée contre mon gré ’. Son père, insensible,

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l’enferma dans une fosse profonde, qu’il recouvre d’un lourd tas de sable.

Le fils d’Hypérion le disperse de ses rayons, et te ménage

une issue, pour permettre à ton visage enfoui de sortir au jour ;

mais déjà, ô nymphe, tu ne pouvais plus soulever la tête

écrasée par le poids de terre, et ton corps gisait, exangue.

245

Le dieu habile conducteur des chevaux ailés ne vit, dit-on,

rien de plus douloureux depuis les feux qui brûlèrent Phaéton.

Il tente bien de voir si la force de ses rayons ne pourrait pas

ramener la chaleur de la vie dans les membres glacés,

mais comme le sort s’oppose à de si grands efforts,

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il répand sur le cadavre et le tombeau du nectar odorant,

puis dit, après de longues plaintes : ‘Pourtant, tu toucheras l’éther’.

Aussitôt, le cadavre imprégné du céleste nectar

se liquéfie et baigne la terre de son parfum ;

des racines poussent peu à peu, et à travers la terre,

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se dresse une tige d’encens, dont le sommet brise le tertre.

Quant à Clytie, même si l’amour pouvait excuser sa douleur,

et la douleur justifier la délation, l’auteur de la lumière n’alla plus

à sa rencontre et mit un terme au plaisir de Vénus avec elle.

Depuis lors, elle dépérit, rongée par son amour fou,

260

ne supportant plus les nymphes ; jour et nuit, sous le ciel,

elle resta assise sur le sol nu, les cheveux découverts et mal peignés,

puis, s’étant privée d’eau et de nourriture durant neuf jours,

elle ne s’alimenta que de simple rosée et de ses propres larmes,

sans jamais quitter le sol. Elle ne regardait que la face du dieu

265

quand il passait et elle tournait vers lui son visage.

Ses membres, dit-on, se fixèrent au sol ; une pâleur blême

transforma une partie de sa personne en tiges sans vigueur ;

rouge est une autre partie, et une fleur très voisine de la violette

couvre son visage. Elle, bien que retenue par sa racine, elle se tourne

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vers le Soleil, et sous sa forme nouvelle, lui conserve son amour. »

Leuconoé avait fini, et son récit merveilleux avait captivé ses auditrices ;

pour les unes, ces faits sont impossibles, pour d’autres

les vrais dieux peuvent tout, mais Bacchus n’en fait pas partie.

 

Table des matières

 

Notes

Alcithoé, fille de Minyas (4, 1). Les Minyades sont les trois filles du roi Minyas, de la ville d’Orchomène en Béotie. Elles s’appelaient Leucippé (ou Leuconoé), Arsippé (ou Arsinoé) et Alcithoé (ou Alcathoé). Leur légende, rapportée ici par Ovide n’est pas la seule version existante, mais toutes les variantes montrent que Dionysos punit cruellement les personnes qui refusent de lui rendre un culte. À tour de rôle, elles feront un récit, pour se distraire en filant la laine. Alcithoé sera la troisième conteuse (vers 274-388).

orgies (4, 2). En grec et en latin, le mot désigne généralement des cérémonies religieuses secrètes, comme l’étaient les mystères de Bacchus.

fils de Jupiter (4, 3). Voir en 3, 253-315, la naissance de Bacchus-Dionysos, fils de Jupiter et de Sémélè.

Bromius et Lyéus (4, 11). Deux noms attribués à Bacchus, Bromios signifiant en grec le « Frémissant », le « Grondant », et Luaios, le « dieu qui délivre des soucis ». La longue énumération qui va suivre signale le goût d’Ovide pour l’érudition.

dans le feu (4, 12). Les trois expressions qui constituent ce vers renvoient à la légende de la naissance du dieu racontée en 3, 308ss et évoquée aussi dans les Fastes, 3, 503-504 ; 3, 715-716 ; 6, 485-488. Le dieu est né dans le feu, parce que Jupiter, pour complaire à Sémèlè, s’était montré à elle dans toute sa puissance, mais, étant mortelle, elle avait été foudroyée par les éclairs qui entouraient son amant.

deux fois né (4, 12). Pour sauver le fœtus que portait Sémélè, le dieu l’avait arraché de son sein et l’avait cousu dans sa propre cuisse, où il était demeuré jusqu’à sa naissance définitive.

seul à avoir eu deux mères (4, 12). Il avait bien été élevé par sa tante maternelle, Ino ; la précision toutefois ne concerne pas ce détail, mais plutôt le fait que la grossesse s’était déroulée d’abord dans le sein de Sémélè, puis dans la cuisse de Jupiter.

Nyséen (4, 13). C’est-à-dire du mont Nysa. Pour soustraire Dionysos à la rage d’Héra, Zeus l’avait transporté au pays de Nysa, et confié à des nymphes qui le nourrirent et devinrent plus tard les Hyades (3, 314).

Thyonéus (4, 13). Thyonê, en grec, est un surnom de Sémélè. Thyonéus veut donc dire ici « fils de Thyonê [Sémélè] ». La chevelure de Dionysos est le signe de son inaltérable jeunesse.

Lénéus (4, 14). Lènaios en grec signifie le « dieu du pressoir ». Voir aussi Mét., 11, 132.

planteur de la vigne joyeuse (4, 14). Dionysos passe pour avoir découvert la vigne.

Nyctélius (4, 15). Le mot veut dire « dont les mystères se célébraient la nuit ».

Élélée (4, 15). Une épithète cultuelle, qui pourrait être liée au mot grec elelizô (« ébranler, secouer, agiter ») et faire référence aux mouvements des gens pris dans les mystères bacchiques.

Iacchus (4, 15). Une épithète très ancienne et très fréquente du dieu. Elle trouve peut-être son origine dans un cri rituel lancé pendant la procession d’Athènes à Éleusis (J.-Cl. Belfiore).

Évhan (4, 15). Épithète liée au cri des Bacchantes « euhoe, euhan ».

Liber (4, 17). Voir 3, 520. Ovide donne ici à Dionysos-Bacchus le nom de l’ancien dieu romain auquel il fut assimilé (cfr Fastes, 3, 713-724, et les notes)

éternel enfant (4, 18). Sur la présentation de Dionysos sous les traits d’un enfant, cfr la note à Fastes, 3, 773. « Le dieu est [...] généralement représenté sous les traits d’un adolescent » (H. Le Bonniec). Cfr aussi Mét., 3, 553.

sans cornes (4, 19). Allusion à un détail de la légende de Dionysos, qui avait été transformé par Hermès en chevreau, pour le soustraire à la vindicte de Héra. Cfr aussi Fastes, 3, 499-500.

Penthée et Lycurgue (4, 22). Pour Penthée, voir Mét., 3, 511-733 ; Lycurgue, roi de Thrace, refusa, selon une forme de sa légende, le passage de son pays à Dionysos qui partait à la conquête de l’Inde, accompagné de son cortège de bacchants. Lycurgue captura les Bacchantes et Dionysos se réfugia auprès de Thétis, la fille de Nérée. Mais les Bacchantes furent miraculeusement délivrées, Lycurgue fut frappé de folie et, finalement, périt écartelé par ses sujets. Pour une autre version, voir Hygin, Fab., 132.

Tyrrhéniens (4, 23). Les matelots Tyrrhéniens métamorphosés en dauphins : Voir Mét., 3, 572-691.

vieillard ivre (4, 26). Il s’agit de Silène, associé aux mystères du dieu. Voir Mét., 11, 90-99 ; Fastes, 1, 399-440 ; 3, 745-760 ; 6, 324 et 6, 339-340.

Isménides (4, 31). Les Thébaines, appelées filles d’Isménus, à cause du fleuve qui traverse la Béotie. Voir Mét., 2, 244 et 4, 562.

Minerve (4, 33). Pallas-Athéna, identifiée à la Minerve des Romains. Elle est entre autres la déesse de l’artisanat. Voir Fastes, 3, 5-7 ; 3, 809-848 et 6, 651-710.

L’une d’elles (4, 36). Ovide ne précise pas qu’il s’agit sans doute d’Arsippé, dont le nom est connu par d’autres sources. Son récit s’achèvera au vers 166.

Dercétis de Babylone (4, 44). Dercétis ou Derceto est la mère de Sémiramis. Divinité syrienne, à la tête de femme mais au corps de poisson, elle était honorée dans un temple dans la ville d’Ascalon. Selon Diodore de Sicile (2, 4), Dercéto, victime d’Aphrodite, s’était éprise de Caÿstre, un jeune Syrien, et avait eu de lui une petite fille qu’elle abandonna, avant d’aller se cacher dans un lac voisin où elle fut métamorphosée en poisson. La petite fille, nourrie par des colombes, fut recueillie par des bergers, qui la portèrent à leur chef, lequel l’éleva sous le nom de Sémiramis (en langue syrienne signifie « qui vient des colombes »). Remarquable par sa beauté et son intelligence, la jeune fille devint l’épouse d’un envoyé du roi, avant d’épouser Ninos, le roi lui-même, puis de lui succéder sur le trône. Elle se signala par ses conquêtes et ses constructions (Babylone et bien d’autres cités). Une légende, à laquelle Ovide fait sans doute allusion ici, raconte qu’elle fut transformée en colombe, et emportée au ciel pour y être divinisée. Voir aussi vers 57.

les Palestiniens (4, 46). Les Palestiniens, qui faisaient partie de la Syrie, situent la fable en Orient.

naïade (4, 49-52). Néarque (FGrH 133 F 1 C. 31, 6ss) raconte que sur l’île Nosala, vivait une Néréide qui transformait tous les étrangers en poissons et les jetait dans la mer, jusqu’au jour où Hélios mit un terme à cette pratique, en rendant aux poissons leur forme première. De là serait né le peuple des Ichtyophages. Selon Fr. Bömer, on ne trouve pas trace ailleurs de la métamorphose de la Naïade elle-même en poisson.

Pyrame... Thisbé (4, 55ss). La première version de leur légende, qui n’est pas sans rapport avec celle de Roméo et Juliette, est connue par ce passage des Métamorphoses.

Sémiramis (4, 57). Voir note au vers 4, 44.

bûcher de Ninus (4, 88). Fondateur mythique de Ninive et de l’empire de Babylone, Ninus (Ninos) est l’époux de Sémiramis. Voir note au vers 4, 44.

les flots (4, 92). Allusion à l’image du char du Soleil qui s’enfonce dans l’Océan du côté de l’Occident.

Leuconoé (4, 168). Voir note au vers 4, 1. Son récit s’achève au vers 270.

Soleil (4, 169). Le Soleil ou Hélios est le fils du Titan Hypérion et de la Titanide Théia ; c’est aussi le frère de l’Aurore (Éos) et de la Lune (Sélénè). Il eut notamment de Clyménè sept filles, les Héliades, et un fils, Phaéton (cfr Mét., 1, 756ss ; 2, 333-366). Représenté comme un jeune homme très beau, il parcourt le ciel sur un char de feu, tiré par des coursiers très rapides. Il fut très tôt (vers le 5ème siècle) identifié à Phébus-Apollon. Ovide en tout cas utilise souvent l’un pour l’autre les termes Phébus-Apollon et Hélios-Soleil, par ex. : Mét., 1, 751 (Sole satus Phaeton) et 1, 752 (Phoeboque parente). Il a déjà été souvent question plus haut d’Apollon-Phébus, en 1, 452-567 avec les notes (Apollon et Daphné) ; en 1, 750-779 ; 2, 1-152 et 2, 381-400 (Phébus, Clymène et Phaéton ) ; en 2, 598-632 (Phébus et Coronis, mère d’Esculape).

Vénus et Mars (4, 171). Ce sont les correspondants latins d’Aphrodite et de Arès. Ovide s’inspire, pour le récit de leur adultère, d’Homère (Odyssée, 8, 267-366).

mari (4, 173). Héphaïstos, fils de Héra, le dieu du feu, le dieu-forgeron, correspondant à Vulcain, chez les Romains (Virgile, Én., 8, 370-415-453 et notes, surtout à 8, 378).

Lemnien (4, 185). Selon Homère, qui fait d’ailleurs allusion aussi à d’autres explications, lors d’une querelle entre Zeus et Héra, Héphaïstos prit parti pour sa mère. Zeus furieux le saisit par un pied et le lança hors de l’Olympe. Héphaïstos atterrit sur l’île de Lemnos, où il fut recueilli mais il resta toujours boiteux.

Cythérée (4, 190). Aphrodite possédait un temple très célèbre sur l’île de Cythère, au sud du Péloponnèse, île qui lui était consacrée, d’où son surnom de Cythérée, très courant (par exemple Mét., 10, 640 et 10, 717 ; 14, 487, etc. ; cfr aussi Virgile, Én., 1, 257 et 1, 415, etc.).

fils d’Hypérion (4, 193). Hélios, ou le Soleil. Voir la note à 4, 169.

Leucothoé (4, 196). Jeune fille aimée du Soleil, dont l’histoire, mêlée à celle de Clytie, va occuper les vers 196 à 255. Fille de la belle Eurynomé (vers 210), et du roi achéménide (ou perse ou assyrien ?) Orchamus (vers 212).

Clymène (4, 204). La mythologie connaît plusieurs personnages portant ce nom. La Clymène en question ici conçut d’Hélios Phaéton, et sept filles, les Héliades.Voir notes à 1, 756 et 1, 763 ; 2, 333-366.

Rhodos (4, 204). Fille de Poséidon et d’Amphitrite, Rhodos (appelée parfois aussi Rhodè) s’unit à Hélios et lui donna sept fils, qui se seraient appelés aussi les Héliades. Elle sert d’éponyme à l’île de Rhodes (cfr Mét., 7, 365).

la toute belle (4, 205). La mère de Circé serait l’Océanide Perséis.

Circé (4, 205). Fille du Soleil-Hélios et de Perséis ou d’Hécate (selon les sources), Circé se serait établie dans l’île d’Éa (Aea), près du promontoire de Circéi, sur la côte tyrrhénienne (cfr Virgile, Én., 3, 386 et 7, 10, avec les notes). Elle jouera un grand rôle dans le chant 14 des Métamorphoses.

Clytie (4, 206). Une nymphe, fille d’Océan, qui aimait Hélios. C’est Ovide qui nous a transmis ici l’essentiel de son histoire jusqu’à sa métamorphose en héliotrope.

Eurynomé (4, 210-213). Le nom Eurynomé désigne des figures diverses, dont ici la mère de Leucothoé.

Orchamus... Achéménides (4, 212). Orchamus est présenté ici comme un roi achéménide (c’est-à-dire perse) ayant pour ancêtre un certain Bélus.

Bélus (4, 213). Les auteurs anciens connaissent divers héros assyriens et babyloniens de ce nom. Un Bélus est ainsi le père ou un ancêtre de Didon (Virg., Én., 1, 621, et 1, 729).

chevaux du Soleil (4, 214). Sur les chevaux du Soleil, cfr 2, 153-156. Les Anciens connaissaient plusieurs endroits où le Soleil s’arrêtait le soir une fois sa tâche terminée, par exemple l’Océan, l’Éthiopie, la Mer Rouge, l’île des Bienheureux, le pays des Molosses, parfois simplement, comme ici, l’Occident. On peut imaginer que là se trouvaient les prairies où se restauraient les chevaux du Soleil, mais Ovide ne les localise pas avec précision. En 2, 111-121 d’ailleurs, il avait placé sans précision non plus « en Orient » les écuries où les Heures rapides vont chercher les chevaux pour les atteler le matin au char du Soleil. En 2, 120 également, les chevaux se nourrissaient d’ambroisie, la nourriture des dieux.

Clytie (4, 234). Il en a été question pour la première fois plus haut, en 4, 206. C’est une nymphe, fille d’Océan.

les feux qui brûlèrent Phaéton (4, 246). Voir 2, 304-332.

nectar (4, 250). Le nectar est la boisson mythique des dieux, comme l’ambroisie est leur nourriture. Les deux termes, parfois employés l’un pour l’autre, sont liés à l’immortalité divine. On verra dans les vers suivants l’effet miraculeux du produit.

encens (4, 255). « La plante de l’encens, indigène en Arabie, fournit une résine qu’on brûlait dans les sacrifices ; on voyait partout s’élever sa fumée odorante » (G. Lafaye).

Bacchus n’en fait pas partie (4, 273). Ovide rappelle ici que les filles de Minyas, tout comme Penthée d’ailleurs (3, 511-571 et 3, 692-733), refusaient de vénérer Bacchus comme un dieu (4, 1-35).