]> Ovide, Métamorphoses, 2, 1-271

Phaéton conduit le char du Soleil (2, 1-271)

 

 

Phébus permet à Phaéton de conduire son char (2, 1-152

Après avoir découvert, ébloui, le palais du Soleil, décrit avec emphase (représentation de l’univers sculpté sur les portes), Phaéton s’approche de Phébus en personne, trônant dans l’éclat de sa majesté. (2, 1-30)

Phébus rassure Phaéton sur son origine, et s’engage, par un serment qu’il ne peut rompre, à lui accorder la faveur de son choix pour prouver sa paternité. Phaéton souhaite conduire durant un jour le char de son père. Désespéré, le père tente vainement de dissuader son fils, invoquant son jeune âge, sa condition de mortel, et le caractère surhumain de la tâche. (2, 31-102)

Phaéton ne veut rien entendre, et Phébus, lié par son serment, se résigne à le conduire devant le char éblouissant, prêt à partir au lever de l’Aurore. Au comble de l’inquiétude, il prodigue à son fils soins et conseils avant de le lancer dans cette aventure périlleuse. Phaéton, tout à son bonheur et sourd à la voix de la sagesse, est prêt à prendre le départ. (2, 103-152)

1

Le palais du Soleil élançait bien haut ses colonnes altières,

il brillait sous l’or scintillant et le pyrope imitant des flammes ;

l’ivoire resplendissant recouvrait le faîte des toits

et des portes doubles rayonnaient avec l’éclat de l’argent.

5

L’art l’emportait encore sur le matériau ; en effet, Mulciber

y avait ciselé les mers ceinturant la terre,

le globe terrestre et, dominant ce globe, le ciel.

L’onde est peuplée de dieux couleur bleu de mer,

le sonore Triton, Protée l’incertain et le géant Égéon,

10

pressant dans ses bras des baleines aux dos démesurés ;

on voit Doris et ses filles ; les unes sont en train de nager,

d’autres, assises sur la digue, sèchent leurs verts cheveux,

certaines chevauchent un poisson ; leur visage n’est pas le même,

sans être différent toutefois, comme il convient à des sœurs.

15

Sur la terre figurent des hommes et des cités, des forêts et des fauves,

des fleuves et des nymphes, et d’autres divinités rustiques.

Par-dessus cela, on voit la représentation du ciel éclatant

et des signes du zodiaque, six sur la porte à droite et autant à gauche.

Sitôt arrivé au palais par un chemin en pente, le fils de Clymène

20

pénétra sous le toit du père dont il doutait être le fils,

et dirigea tout de suite ses pas vers la personne de son père,

s’arrêtant toutefois à bonne distance, car il ne supportait pas

son éclat trop proche. Voilé dans un vêtement de pourpre,

Phébus trônait sur un siège étincelant d’émeraudes éclatantes.

25

À droite et à gauche se tenaient le Jour, le Mois, l’Année,

les Siècles et les Heures, placées à intervalles réguliers ;

le Printemps naissant se dressait, couronné de fleurs,

l’Été, dénudé, était debout, portant des guirlandes d’épis,

l’Automne aussi était là, éclaboussé du jus des raisins foulés,

30

et l’Hiver glacial et hirsute avec ses cheveux blancs.


Au centre, le Soleil en personne, de ses yeux qui voient tout,

aperçoit le jeune homme effrayé par ce spectacle nouveau et dit :

« Pourquoi ce voyage ? Qu’es-tu venu chercher en cette citadelle

Phaéton, pour ton père progéniture incontestable ? »

35

Il répond : « Ô lumière commune à l’immense univers,

Phébus, mon père, si tu me permets d’user de ce nom

et si Clymène ne dissimule pas une faute sous un mensonge,

père, donne-moi des gages qui m’autoriseront à croire

que je suis vraiment ton fils et arrache ce doute de mon esprit ! »

40

Il avait fini de parler ; son père déposa les rayons scintillants

qui lui entouraient la tête et ordonna au garçon de s’approcher ;

après l’avoir embrassé, il dit : « Tu es digne que je ne refuse pas

que tu te dises mon fils, et Clymène a dit vrai sur ta naissance.

Pour t’éviter de douter encore, demande-moi le présent que tu veux,

45

je te l’accorderai et tu l’emporteras. Que ma promesse ait pour garant

le marais par lequel jurent les dieux, et que mes yeux n’ont jamais vu. »

Il avait à peine fini, et Phaéton aussitôt demande le char paternel,

et le droit de conduire tout un jour durant les chevaux aux pieds ailés.

Le père regretta son serment ; secouant trois ou quatre fois

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sa tête éclatante, il dit : « J’ai parlé inconsidérément,

influencé par tes paroles. Ah ! Si je pouvais renier ma promesse !

Je l’avoue, mon fils, c’est la seule chose que je te refuserais.

Je puis t’en dissuader ; ce que tu veux n’est pas sans danger ;

ce que tu exiges est une mission importante, Phaéton,

55

qui ne convient ni à tes forces, ni à un enfant de ton âge.

Tu es mortel, et ta demande n’est pas celle d’un mortel.

Tu tentes même, inconscient, d’obtenir plus que ce qui pourrait

échoir aux dieux ; que chacun se complaise en ses possibilités,

mais personne n’est à même de tenir sur le char de feu,

60

sinon moi ; même le maître du vaste Olympe, dont la droite terrible

lance la foudre dévastatrice, ne pourrait conduire mon char.

Et que connaissons-nous de plus grand que Jupiter ?

Le premier tronçon est raide, et mes chevaux, frais reposés le matin,

l’escaladent avec peine ; la partie centrale est très élevée dans le ciel,

65

et, moi-même, souvent, voyant de là-haut la mer et la terre,

je prends peur, et mon cœur tremble d’un épouvantable effroi.

Le dernier tronçon, en pente, exige une maîtrise certaine ;

et même, m’accueillant dans les eaux qui lui sont soumises, souvent

Téthys craint à ce moment-là de m’y voir précipité tête en avant.

70

Ajoute que le ciel est emporté en une révolution constante,

et qu’il entraîne en une rapide rotation les astres élevés.

Je lutte à contresens, mais l’élan qui emporte tout ne m’emporte pas

et je me déplace à contre-sens de leur tour endiablé.

Imagine détenir mon char ; que feras-tu ? Pourras-tu affronter

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la rotation des pôles et empêcher de t’emporter l’axe rapide du ciel ?

Tu t’imagines peut-être qu’on trouve là-bas, chez les dieux,

des bois sacrés, des villes, des sanctuaires regorgeant d’offrandes.

Non. La route est semée de pièges et de figures de bêtes sauvages.

Pour conserver ta direction sans jamais te détourner,

80

tu devras même traverser les cornes du Taureau qui te fera face,

l’arc de l’Hémonien, la gueule du Lion cruel, le Scorpion,

courbant ses bras redoutables sur une longue distance,

et le Cancer courbant les siens dans la direction opposée.

Et ces chevaux, enhardis par les feux de leur poitrail

85

qu’ils exhalent par la bouche et les naseaux, ce n’est pas à toi

de les conduire ; ils me tolèrent à peine, dès que s’est allumé

leur souffle ardent, et que leur tête rejette les brides.

Toi, mon fils, évite-moi la responsabilité d’un présent funeste,

et, tant qu’il en est temps encore, formule un vœu plus sage.

90

Sans doute, pour te croire issu de mon sang,

veux-tu un gage sûr ? Ma peur même te le fournit,

ma crainte de père atteste assez ma paternité. Tiens,

vois mon visage ; si seulement tes yeux pouvaient s’introduire

dans mon cœur et y surprendre les soucis de ton père !

95

Enfin, regarde autour de toi comme le monde est riche :

parmi tant de biens si grands dans le ciel, la terre et la mer,

demandes-en un ; tu ne souffriras aucun refus.

Je veux te détourner de ce qui est un châtiment, non un honneur ;

tu exiges un châtiment, Phaéton, non une faveur !

100

Pourquoi, ignorant, entoures-tu mon cou de tes bras caressants ?

N’en doute pas, tu recevras, - je l’ai juré par les eaux du Styx -,

tout ce que tu auras souhaité ; mais, fais un souhait plus sage. »


Le dieu avait fini ses recommandations ; son fils pourtant les repousse

et persiste dans son projet, brûlant du désir de conduire le char.

105

Alors le père, après avoir différé autant qu’il le peut,

mène le jeune homme au char imposant, présent de Vulcain.

D’or étaient les essieux, d’or le timon, d’or les cercles

ornant les roues, d’argent tous les rayons ; sur le joug,

des chrysolithes et des gemmes régulièrement disposées

110

renvoyaient à Phébus le reflet de son lumineux éclat.

Tandis que le noble Phaéton admire et examine l’œuvre,

voici que, du côté du levant éclairé, la vigilante Aurore

ouvre ses portes empourprées et ses cours pleines de roses ;

les étoiles s’enfuient, troupes rassemblées par Lucifer,

115

la dernière à quitter son poste dans le ciel.

Dès que Titan voit cet astre gagner les terres, le monde

se colorer de rose, et s’évanouir les extrémités des cornes de la lune,

il commande aux Heures rapides d’atteler les chevaux.

Les déesses agiles exécutent les ordres ; elles font sortir

120

des écuries du ciel les chevaux aux naseaux cracheurs de feu,

repus du suc de l’ambroisie, et les revêtent de harnais sonores.

Alors le père enduit le visage de son fils d’un onguent sacré

et le rend résistant à la flamme dévorante ;

il lui couvre la chevelure de rayons, et de son cœur angoissé

125

poussant des soupirs annonciateurs de douleur, il lui dit :

« Petit, si au moins tu peux suivre ces conseils de ton père,

évite l’aiguillon et tiens les rênes fermement serrées !

Les chevaux avancent d’eux-mêmes ; c’est dur de retenir leur élan.

Et ne choisis pas la voie directe qui traverse les cinq zones ;

130

une route, tracée en oblique et décrivant une large courbe,

se borne au territoire de trois zones ; elle évite le pôle austral

et l’Ourse, liée aux Aquilons ; prends cette voie ;

tu y distingueras des traces visibles de roues.

Et pour répartir également la chaleur entre ciel et terre,

135

ne descends pas ton char, ne le déplace pas vers le haut éther.

Si tu sors de la voie, trop haut, tu mettras le feu aux toits du ciel,

trop bas, tu brûleras les terres ; au centre, tu iras le plus en sécurité.

Que tes roues ne t’inclinent pas, trop à droite, vers le Serpent noueux

et, trop à gauche, qu’elles ne te mènent pas vers l’Autel tout en bas.

140

Tiens-toi entre les deux ; je confie le reste à la Fortune,

souhaitant qu’elle t’aide et veille sur toi, mieux que toi-même.

Pendant que je parle, la nuit humide a gagné les bornes fixées

sur le rivage d’Hespérie ; il ne nous est pas loisible de tarder ;

on nous réclame, les ténèbres ont été chassées et l’aurore luit.

145

Prends les rênes en main ou, si ton cœur peut changer,

fais usage de mes conseils, non pas de mon char !

Tant que tu le peux, tant que tu es encore en terrain stable,

tant que, insensé, tu ne presses pas encore les roues dont tu rêves à tort,

laisse-moi doter la terre de feux que tu contemples en toute sécurité. »

150

Phaéton s’installe sur le char que n’alourdit pas son corps juvénile,

il s’y tient debout, tout au plaisir de manier les rênes légères,

et de là il rend grâces à son père bien contrarié.

 

Le vol catastrophique de Phaéton (2, 153-271)

Ovide décrit la course du char, au cours de laquelle le jeune Phaéton a tôt fait de perdre le contrôle de la situation. Les événements sont d’abord centrés sur le comportement des chevaux, totalement débridés. (2, 153-170)

Le désordre se manifeste ensuite dans le ciel, où des constellations d’habitude figées par le gel se mettent à fondre. Phaéton, complètement perdu, assiste impuissant à la ruine et à la dévastation qui se répand partout sur la terre. (2, 171-271)

153

Entre-temps, les rapides chevaux du Soleil, Pyrois, Éous, Éthon,

et Phlégon le quatrième, emplissent les airs de leurs hennissements,

155

ils sont pleins de feu et frappent de leurs sabots leurs barrières.

Dès que Téthys, ignorant le destin de son petit-fils,

eut repoussé ces barrières, leur donnant accès au ciel immense,

ils prennent leur élan, agitent leurs pieds dans les airs,

déchirent les nuages au passage et, soulevés par leurs ailes,

160

dépassent l’Eurus, qui se lève aussi dans cette région.

Mais le char était d’un poids léger, que ne pouvaient reconnaître

les chevaux du Soleil ; le joug n’avait pas son poids habituel.

De même que les navires creux, privés d’un lest approprié,

sont instables en mer parce que trop légers, ainsi le char,

165

dépourvu d’une charge suffisante, bondit dans l’air,

subit de fortes secousses, comme s’il était vide.

Sentant cela, les quatre bêtes de l’attelage aussitôt accélèrent,

quittent la piste tracée et ne prennent pas la direction d’avant.

Phaéton a peur ; il ne sait ni par où tirer les rênes qu’il a en mains,

170

ni où est sa route et, s’il savait, il ne maîtriserait pas les chevaux.


Alors, pour la première fois, le Septentrion glacé s’échauffa

sous les rayons et tenta, en vain, de plonger dans la mer interdite ;

le Serpent, le plus proche du pôle glacial, qui naguère

était figé par le froid et n’inspirait de crainte à personne,

175

s’échauffa et conçut dans cette chaleur des colères inconnues.

On raconte que toi aussi, Bouvier, troublé, tu pris la fuite,

en dépit de ta lenteur et du chariot qui te retenait.

En fait, dès que, du haut de l’éther, l’infortuné Phaéton

aperçut les terres qui s’étendaient bien loin, tout en bas,

180

il pâlit, ses genoux se mirent à trembler d’une crainte soudaine,

et, au sein de tant de lumière, des ténèbres couvrirent ses yeux.

À présent, il préférerait n’avoir jamais touché les chevaux de son père ;

il regrette de connaître son origine et de voir ses prières abouties.

Désireux désormais d’être appelé fils de Mérops, il est emporté,

185

tel un bateau qu’entraîne un violent Borée, dont le pilote vaincu

a perdu le contrôle, l’abandonnant aux dieux et aux prières.

Que faire ? Derrière lui, il a laissé une grande portion de ciel,

devant lui, la portion est plus grande encore ; en esprit,

il mesure les deux espaces et, buts que son destin n’est pas d’atteindre,

190

il regarde, tantôt devant lui le couchant, tantôt derrière, le levant.

Ne sachant que faire, il reste figé ; il ne peut ni relâcher,

ni retenir les rênes ; il ignore même les noms des chevaux.

Il voit aussi d’étranges choses éparses en divers points du ciel

et, tremblant d’effroi, découvre des figures de bêtes monstrueuses.

195

Il est un endroit où le Scorpion creuse ses pinces en arcs jumeaux :

avec sa queue et ses bras fléchis de part et d’autre,

il étend ses membres sur l’espace de deux signes.

Dès qu’il l’aperçut, tout gluant et suant un noir venin,

menaçant de le blesser de son dard recourbé, l’enfant,

200

incapable de penser, glacé d’épouvante, lâcha les rênes.

Dès que ces brides lâchées touchent le haut de leur échine,

les chevaux sortent de leur route et, rien ne les retenant plus,

gagnent des régions inconnues ; là où les mènent leur élan

ils se précipitent au hasard ; sous le haut éther, ils se heurtent

205

aux étoiles fixes, entraînant le char hors des chemins tracés ;

tantôt ils gagnent les sommets, tantôt pentes et précipices

les emportent vers des zones plus proches de la terre.

La Lune s’étonne de voir courir en-dessous de ses chevaux

ceux de son frère ; les nuages, brûlés, se muent en fumée.

210

Les points les plus élevés de la terre sont la proie des flammes ;

elle se fend, se crevasse et se dessèche, privée de sève.

Les pâturages blanchissent, l’arbre avec ses feuilles est en feu

et la moisson séchée s’offre comme matière à sa propre perte.

Il y a pire. De grandes cités avec leurs remparts périssent,

215

des incendies transforment en cendres des territoires entiers

et leurs populations. Des forêts avec les montagnes se consument :

ainsi l’Athos et le Taurus de Cilicie, et le Tmolus, et l’Oeta,

l’Ida, doté auparavant d’innombrables sources, maintenant aride

l’Hélicon des Vierges, et l’Hémus que ne possédait pas encore Oeagre.

220

L’Etna voit redoubler ses feux ; un brasier immense atteint

le Parnasse aux deux sommets, et l’Éryx et le Cynthe et l’Othrys,

puis enfin le Rhodope bientôt privé de ses neiges, le Mimas,

et le Dindyme et le Mycale et le Cithéron, né pour un culte sacré.

La Scythie ne tire nul profit de ses frimas ; le Caucase est embrasé

225

et aussi l’Ossa, comme le Pinde, et l’Olympe plus haut qu’eux

et les Alpes aériennes et l’Apennin couvert de nuées.

Alors Phaéton voit que l’univers en toutes ses parties

est en feu et il ne résiste pas à des chaleurs si excessives ;

il respire l’air brûlant comme s’il sortait d’une fournaise profonde,

230

et sent que son char est en train de chauffer à blanc ;

il ne peut supporter les cendres et le tourbillon de poussière,

enveloppé de toutes parts par une fumée brûlante.

Ne sachant ni où il va ni où il est, couvert d’une obscurité de poix,

il se laisse emporter, au gré de ses chevaux ailés.

235

C’est alors, croit-on, que les peuples d’Éthiopie sont devenus noirs,

quand leur sang fut attiré à la surface de leurs corps ;

alors la Libye devint aride, une fois l’humidité absorbée par la chaleur ;

alors les nymphes dénouèrent leurs cheveux et pleurèrent

leurs sources et leurs lacs : la Béotie chercha Dircé,

240

Argos chercha Amymone, et Éphyre, les ondes de Pirène.

Les fleuves, dotés par le sort de rives espacées,

ne sont pas plus sûrs ; au milieu de leurs flots, on voit fumer

le Tanaïs, et le vieillard Pénée et le Caïque de Teuthranie,

le rapide Isménos, et l’Érymanthe qui baigne Phégia,

245

et le Xanthe, voué à brûler une seconde fois, le jaune Lycormas,

et le Méandre qui joue de ses ondes sinueuses,

le Mélas de Mygdonie et l’Eurotas de Ténare.

S’embrasèrent aussi l’Euphrate de Babylone, et l’Oronte,

et le vif Thermodon, et le Gange, et le Phase, et l’Hister.

250

L’Alphée est bouillonnant, les rives du Sperchios sont en feu ;

et l’or que charrie le lit du Tage coule, liquéfié par le feu.

Les oiseaux qui célébraient dans leurs chants les rives de Méonie,

les oiseaux du Caÿstre, ont brûlé au milieu de ce fleuve.

Le Nil, épouvanté, a fui à l’extrémité du monde,

255

et a caché sa source, restée inconnue jusqu’à nos jours ;

restent vides sept bouches ensablées, et sept vallées sans eau.

Le même sort met à sec, au pays de l’Ismarus, l’Hèbre et le Strymon,

et, du côté de l’Hespérie, le Rhin, et le Rhône, et le Pô,

et celui à qui fut promis l’empire du monde, le Tibre.

260

Le sol tout entier s’entrouvre, et la lumière pénètre dans le Tartare

par les crevasses, effrayant le roi des enfers et son épouse ;

la mer se retire et une plaine de sable aride remplace ce qui naguère

était l’océan ; des monts jadis recouverts par la haute mer

se dressent et augmentent le nombre des Cyclades éparses.

265

Les poissons cherchent les fonds et les dauphins ondoyants

n’osent plus se soulever sur les flots dans les airs pour eux familiers.

Des cadavres de phoques, ventre en l’air, flottent sans vie

à la surface des eaux. On raconte aussi que Nérée même

et Doris et ses filles se sont cachés dans leurs grottes déjà tièdes.

270

Par trois fois Neptune menaçant avait osé sortir de l’eau

ses bras et son visage ; trois fois il ne put supporter l’air embrasé.

 

Table des matières

 

Notes

Le palais du Soleil... (2, 1-18). Des descriptions (ekphraseis en grec), interrompant le récit, sont courantes dans l’épopée. Cfr, parmi beaucoup d’autres exemples, 1, 168-175 (le Palatin céleste), ou Virg., Én., 6, 20-33 (les portes du temple d’Apollon à Cumes).

pyrope (2, 2). Un alliage de cuivre et d’or, évoquant l’ardeur et l’éclat du soleil.

ivoire (2, 3). Il s’agit probablement de statues et d’acrotères, décorant le faîte des toits et les frontons.

Mulciber (2, 5). Un des noms donnés à Vulcain, le dieu-forgeron : il signifie « celui qui assouplit » (les métaux).

couleur bleu de mer (2, 8-11). Le bleu sombre est la couleur attribuée depuis Homère aux dieux marins (cfr 1, 275, pour Neptune ; et 1, 333, pour Triton). Quelques-uns de ces dieux liés à la mer sont énumérés ici. Triton, dieu marin, fils de Poséidon et Amphitrite, qui joue de la conque (cfr 1, 333, et Virgile, Én., 1, 144 et la note) ; Protée, ou le « vieillard de la mer », susceptible de prendre des formes multiples et terrifiantes (Homère, Odyssée, 4, 394-461 ; cfr Fastes, I, 367 ; Mét., 11, 224-257) ; Égéon, appelé aussi Briarée, géant à cent bras (cfr Virgile, Én., 10, 565-570), dont les liens avec la mer ne sont pas aussi nets (selon certaines versions, Poséidon lui aurait donné la main de sa fille Cymopolée) ; enfin Doris, fille d’Océan et de Téthys ; épouse (et sœur) de Nérée, elle est la mère des Néréides (cfr 2, 268-269 ; Fastes, 4, 678).

signes du zodiaque (1, 18). Les douze signes du Zodiaque sont bien à leur place dans la description du palais du Soleil. Ce sont les douze constellations que le Soleil semble parcourir dans le ciel en l’espace d’une année.

fils de Clymène  (2, 19). Phaéton (cfr 1, 756).

Heures (2, 26). « Les Horae, chez les Grecs, étaient, à l’origine, les divinités des Saisons ; ce n’est qu’à partir de l’époque alexandrine qu’elles ont personnifié les Heures » (G. Lafaye). En 2, 118, Ovide semble en faire des palefreniers célestes.

faute (2, 37). Phaéton, né de l’union de Phébus et de Clymène, épouse de Mérops, roi des Éthiopiens. La faute en question ici serait pour Clymène d’avoir trompé Mérops avec un autre homme, et d’avoir attribué sa liaison à Phébus, ce qui était plus honorable pour elle. Pour l’idée, on songera à la manière dont Tite-Live (1, 4, 2) raconte la naissance miraculeuse de Romulus et de Rémus : « Victime d’une violence, la Vestale [= Rhéa Silvia] mit au monde deux jumeaux, et, soit bonne foi, soit désir d’ennoblir sa faute en la rejetant sur un dieu, elle attribua à Mars cette paternité suspecte ».

déposa les rayons (2, 40). Parce que ceux-ci aveuglaient son fils et l’empêchaient d’approcher (cfr 2, 21-22). On peut songer à Hector, qui, dans l’Iliade (6, 466-473), retire son casque dont le panache effrayait le petit Astyanax.

le marais (2, 44-45). Il s’agit du Styx, fleuve des enfers. On a déjà évoqué à plusieurs reprises ce serment par le Styx qui engageait les dieux de manière irréversible. Cfr par exemple 1, 189.

Téthys (2, 69). Fille d’Ouranos et de Gaia, elle s’unit à Océan et donne naissance à de nombreux fleuves et fontaines. Divinité primordiale. Ici, par métonymie, ce nom désigne « la mer ». Voir aussi 2, 156.

révolution constante (2, 70). « Suivant les astronomes anciens, les étoiles étaient fixées à la voûte céleste et entraînées par elle par un mouvement de rotation de l’Ouest à l’Est, à l’inverse du soleil et des planètes. » (G. Lafaye).

bêtes sauvages (2, 78). Ce sont les signes du zodiaque, mais le Soleil exagère un peu, car c’est dans l’espace d’une année et non d’un jour que son char les rencontre.

Taureau (2, 80). Second signe du zodiaque, souvent identifié au taureau qui emporta Europe de Sidon (cfr 2, 833-875)

arc de l’Hémonien (2, 81). Allusion au Sagittaire (l’Archer), neuvième signe du zodiaque. Avant d’être « catastérisé », il était Chiron, le centaure qui vivait en Thessalie (= Hémonie), où il avait été chargé de l’éducation d’Achille. Cfr Homère, Iliade, 11, 831-2 ; Fastes, 5, 379-414 et les notes.

Lion (2, 81). Le Lion de Némée, illustre objet du premier des travaux d’Hercule, et qui reparut dans le ciel comme cinquième signe du zodiaque.

Scorpion (2, 82). Le Scorpion, huitième signe du zodiaque, est lié à certaines variantes de la complexe légende d’Orion. Il en sera encore question infra, 2, 195ss. Pour le Scorpion, voir Fastes, 3, 712 ; 4, 163 ; 5, 417. Pour Orion, Fastes, 4, 388, et 5, 493-544, particulièrement, 537-544.

Cancer (2, 83). Ou Crabe, quatrième signe du zodiaque, transformé en constellation par Junon. Lors du combat d’Hercule contre l’Hydre de Lerne (second travail), le crabe avait aidé l’hydre en mordant Hercule au talon. Voir Fastes, 1, 313.

chrysolithes (2, 109). Terme grec signifiant « pierres d’or », et qu’on identifie généralement à la topaze.

Lucifer (2, 114-115). C’est-à-dire « l’étoile du matin » (Homère, Odyssée, 13, 93-94). C’est en fait la planète Vénus, visible dans l’hémispère nord, soit juste avant l’aube, soit au crépuscule (dans ce cas, sous le nom de Vesper, « l’étoile du soir »).

Titan (2, 118). Le Soleil.

ambroisie (2, 121). L’ambroisie est la nourriture des dieux ; elle est souvent associée au nectar, la boisson divine. Cfr 4, 214-216 : « Sous le ciel de l’Occident s’étendent les pâturages des chevaux du Soleil ; leur herbe est l’ambroisie, qui repose leurs membres fatigués par les services de la journée et les régénère pour la tâche à venir ».

sonores (2, 121). À cause des clochettes qu’ils portent.

rayons (2, 124). Phaéton va tenir la place du Soleil.

cinq zones (2, 129-133). Les cinq zones parallèles qui divisent la sphère céleste et le globe terrestre (cfr 1, 45-51).

en oblique (2, 130). C’est l’écliptique, qui ne « touche » que trois zones.

Ourse (2, 131). La Grande Ourse et la Petite Ourse, alias les Septem Triones. Cfr 2, 171 ; 2, 528.

Serpent... Autel (2, 138-139). Il s’agit de deux constellations qui ne font pas partie des signes du zodiaque, le Soleil ne les traversant pas normalement au cours de son périple annuel. Le Serpent (ou Draco) est une constellation de l’hémisphère nord qui s’enroule autour des deux Ourses. L’Autel par contre est une des constellations de l’hémisphère sud, qui étaient encore visibles pour les Anciens.

Hespérie (2, 143). L’Occident, là où commençait l’océan, où la Nuit plongeait dans les flots dès le lever du soleil en Orient. À noter que l’Hespérie, chez Virgile par exemple, désigne souvent l’Italie ; ici, il s’agit plutôt de l’Espagne.

Pyrois, Éous, Éthon... Phlégon (2, 153-154). Les noms qu’Ovide donne ici aux coursiers du Soleil sont tous grecs et liés à l’éclat ou à la marche du Soleil : Pyrois ou Pyroeis veut dire « l’Ardent », Éous, « l’Oriental », Éthon, « le Brûlant » et Phlégon, « le Brillant ».

Téthys (2, 156). Déesse de la mer (cfr 2, 69 et la note), elle est la mère de Clymène, et donc la grand-mère de Phaéton. En 2, 69, elle est présentée comme accueillant - avec une certaine inquiétude - le Soleil plongeant dans la mer au terme de sa course ; elle se trouve placée ici, un peu curieusement, non plus à l’Ouest du monde, mais à l’Est, permettant aux chevaux, en levant leurs barrières, d’entamer leur course dans le Ciel.

Eurus (2, 160). Vent du sud-est, provenant donc du Levant.

Septentrion... Serpent... Bouvier (2, 171-176). Ces constellations sont liées au pôle nord et au froid. Il a été question du Septentrion (= les deux Ourses) et du Serpent (Draco), dans les notes à 2, 131 et 2, 138. Le Bouvier est situé dans le prolongement de la queue de la Grande Ourse, d’où les appellations de « Gardien de l’Ourse » (Arctophylax) ou de Bouvier qui le caractérisent. C’est notre Petite Ourse. Sur cette constellation, voir par exemple Fastes, 2, 154 et 2, 189ss ; 3, 107 ; 3, 405 ; 5, 733. Voir aussi Mét., 2, 496-530.

la mer interdite (2, 172). Comme la terre fait son tour annuel autour du soleil, les habitants de l’hémisphère nord peuvent voir un tableau des étoiles qui, au fil de l’année, se modifie progressivement : certaines d’entre elles descendent de plus en plus bas au point de disparaître sous l’horizon, tandis que d’autres surgissent du côté opposé. Les étoiles qui sont le plus haut, notamment les constellations connues sous le nom de Septentriones (Chariot, Grande Ourse et Petite Ourse) sont toujours visibles et ne « plongent jamais sous la mer », comme le dit Homère, Iliade, 18, 487-489. La mer leur est en quelque sorte interdite.

Mérops (2, 184). Roi des Éthiopiens, époux de Clymène. Cfr 1, 756-763 et note.

Borée (2, 185). Vent du nord (= Aquilon) et aussi dieu du vent.

Scorpion (2, 195). Cfr supra 2, 82. Il est situé entre la Balance et le Sagittaire. On ne voit pas ce qu’Ovide entend par « Il étend ses membres sur l’espace de deux signes », à moins de songer à Aratus (Phénomènes, 546) qui, après la Vierge, place non pas la Balance et le Scorpion, mais les Pinces <du Scorpion> et le Scorpion lui-même.

La Lune (2, 208). Assimilée à Artémis-Diane, sœur de Phébus-Apollon.

montagnes (2, 217). Ovide va énumérer ici, sans aucune logique géographique (il termine toutefois par l’Italie), une série de montagnes, plus ou moins connues, évoquant nombre d’endroits différents de l’univers. De telles listes, qu’on appelle des « catalogues », sont chose courante en poésie depuis Homère. Le présent catalogue de montagnes, pour en revenir à lui, est peut-être partiellement inspiré d’Eschyle, Agamemnon, 281-311, qui énumère les signaux de feu qui, de sommets en sommets, ont annoncé à Clytemnestre la fin de la guerre de Troie. Nous ne commenterons pas en détail la liste d’Ovide. - Pour d’autres énumérations chez Ovide, voir par exemple Mét., 7, 224-234.

Athos... (2, 217-226). Le mont Athos est en Macédoine (Europe), le Taurus en Cilicie (Proche-Orient), le Tmolus en Lydie (Proche-Orient) et l’Oeta en Thessalie (Europe), l’Ida en Phrygie, l’Hélicon, séjour d’Apollon et des Muses, en Béotie, l’Hémus, en Thrace, où régna plus tard Oeagre, le père d’Orphée. Viennent ensuite l’Etna en Sicile, le Parnasse, séjour d’Apollon et des Muses en Phocide, l’Éryx en Sicile, le Cynthe à Délos, l’Othrys en Thessalie, le Rhodope en Thrace, le Mimas en Ionie, le Dindyme en Phrygie, le Mycale en Ionie, le Cithéron en Béotie, le Caucase en Scythie ( ?), l’Ossa, le Pinde et l’Olympe, en Thessalie, et enfin, plus proches de la patrie d’Ovide, les Alpes et l’Apennin.

innombrables sources (2, 218). Homère (Iliade, 12, 18-22) n’énumère pas moins de huit fleuves « qui, des monts de l’Ida, coulent vers la mer ».

pas encore à Oeagre (2, 219). Oeagre, père d’Orphée, était un roi de Thrace, région sur laquelle s’élevait l’Hémus. L’époque de Phaéton précède de beaucoup celle de Oeagre.

redoubler ses feux (2, 220). Les feux venus du ciel s’ajoutent à ceux que crachent le volcan.

deux sommets (2, 221). Cfr 1, 317 et la note.

culte sacré (2, 223). Son sommet était consacré à Zeus, mais la montagne était aussi consacrée à Dionysos.

peuples d’Éthiopie (2, 235). Les Anciens appelaient Éthiopiens tous les peuples de race noire en général, et on croyait que la couleur de leur peau dépendait de leur longue exposition au soleil (par exemple Hérodote, 2, 22 : « Le teint des hommes que la chaleur rend noir »). Toutefois, Ovide semble innover ici, en attribuant à l’aventure de Phaéton la couleur des peuples de race noire. Sur l’Éthiopie, cfr aussi 4, 669 avec la note.

aride (2, 237). Les grands déserts de l’Afrique seraient donc dus au cataclysme provoqué par l’imprudence de Phaéton.

Dircé... Amymone... Pirène (2, 239-240). Catalogue de fontaines célèbres, qui permet à Ovide de faire étalage de son érudition : Dircé, en Béotie (Dircé, épouse de Lycus roi de Thèbes, fut changée en fontaine) ; Amymone, nom d’une des Danaïdes, était aussi le nom d’une fontaine près d’Argos ; Pirène était une fontaine de Corinthe (anciennement appelée Éphyra), consacrée aux Muses.

Tanaïs... Pénée... etc. (2, 242-259). Après les fontaines, Ovide reste dans le domaine aquatique, et nous assène une impressionnante énumération de fleuves, assez comparable au catalogue des montagnes des vers 217-226. Ici encore, nous n’entrerons pas dans un commentaire détaillé. Le Tanaïs est le Don actuel ; le Pénée, dieu du fleuve homonyme de Thessalie, père de Daphné (cfr 1, 452ss) ; le Caïque, fleuve de Mysie, dont la Teuthranie est une région (Mét., 12, 111 et 15, 277) ; l’Isménos en Béotie ; l’Érymanthe, fleuve de Perse et aussi rivière d’Élide ; le Xanthe, rivière de Troie appelée aussi Scamandre (Iliade, 21, 328-382 : au cours d’une bataille opposant le Xanthe/Scamandre à Achille, Héra avait demandé à Héphaïstos de secourir Achille son protégé en incendiant la rivière) ; le Lycormas est une rivière d’Étolie ; le Méandre, une rivière de Phrygie bien connue pour son cours sinueux ; il existe plusieurs cours d’eau du nom de Mélas, et plusieurs régions appelées Mygdonie ; l’Eurotas est en Laconie, dont le Ténare est un promontoire bien connu ; l’Euphrate baigne Babylone, en Perse ; l’Oronte est en Syrie, le Thermodon (des Amazones) en Cappadoce, le Gange en Inde, le Phase (de Médée) en Colchide ; l’Hister est le Danube ; l’Alphée coule en Élide, le Sperchios en Thessalie ; le Tage, au Portugal, est connu pour charrier des paillettes d’or ; le Caÿstre est un fleuve de Méonie ou Lydie, et les oiseaux du Caÿstre sont les cygnes (Homère, Iliade, 2, 459-463 et Ovide, Mét., 5, 386). Le problème des sources du Nil a beaucoup intrigué les Anciens, et l’explication proposée ici ajoute un élément au dossier (pour les sept bouches asséchées, cfr Ovide, Mét., 1, 422). L’Ismarus est une montagne de Thrace où séjourna Orphée, c’est aussi le nom d’un fleuve de cette région ; l’Hèbre et le Strymon sont deux fleuves de Thrace. Ovide clôt son énumération en revenant en Occident (Hespérie), dont il cite le Rhin, le Rhône, le , et finalement le Tibre, ce dernier étant ponctué d’une note patriotique.

Nérée... Doris... (2, 268-269). Nérée, un des dieux de la mer, qui avec sa sœur et épouse Doris, a donné naissance aux Néréides, dont Thétis, la mère d’Achille, et Clymène. Cfr 2, 8-11 et 2, 69.

déjà tièdes (2, 269). La chaleur a donc commencé à gagner les profondeurs de la mer.