Le livre « Réflexions ou Sentences & Maximes Morales » publié par François de La Rochefoucauld en 1678 rassemble des remarques très incisives sur la psychologie des gens. Ce qui m’a plu en lisant ces maximes, c’est de voir certaines qualités, bonnes en apparence, se révéler provenir de qualités mauvaises ou aboutir à des comportements condamnables.

Voilà une sélection des maximes qui m’ont le plus impressionné.

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés.
3 Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.
8 Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles ; et l’homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n’en a point.
17 La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur.
19 Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.
25 Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
29 Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.
31 Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.
32 La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou elle finit, sitôt qu’on passe du doute à la certitude.
34 Si nous n’avions point d’orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
36 Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux ; nous ait aussi donné l’orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.
37 L’orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes ; et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en sommes exempts.
41 Ceux qui s’appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.
43 L’homme croit souvent se conduire lorsqu’il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l’entraîne insensiblement à un autre.
44 La force et la faiblesse de l’esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.
48 La félicité est dans le goût et non pas dans les choses ; et c’est par avoir ce qu’on aime qu’on est heureux, et non par avoir ce que les autres trouvent aimable.
54 Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché de venger leur mérite de l’injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les privait ; c’était un secret pour se garantir de l’avilissement de la pauvreté ; c’était un chemin détourné pour aller à la considération qu’ils ne pouvaient avoir par les richesses.
55 La haine pour les favoris n’est autre chose que l’amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s’adoucit par le mépris que l’on témoigne de ceux qui la possèdent ; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.
58 Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu’on leur donne.
59 Il n’y a point d’accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.
64 La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.
70 Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas.
78 L’amour de la justice n’est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir l’injustice.
79 Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
82 La réconciliation avec nos ennemis n’est qu’un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.
87 Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient les dupes les uns des autres.
89 Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement.
93 Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples.
102 L’esprit est toujours la dupe du cœur.
103 Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur.
112 Les défauts de l’esprit augmentent en vieillissant comme ceux du visage.
115 Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s’en apercevoir qu’il est difficile de tromper les autres sans qu’ils s’en aperçoivent.
119 Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.
122 Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force.
127 Le vrai moyen d’être trompé, c’est de se croire plus fin que les autres.
132 Il est plus aisé d’être sage pour les autres que de l’être pour soi-même.
134 On n’est jamais si ridicule par les qualités que l’on a que par celles que l’on affecte d’avoir.
138 On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler.
142 Comme c’est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.
146 On ne loue d’ordinaire que pour être loué.
149 Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois.
154 La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne saurait corriger.
158 La flatterie est une fausse monnaie qui n’a de cours que par notre vanité.
169 Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l’honneur.
171 Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
173 Il y a diverses sortes de curiosité : l’une d’intérêt, qui nous porte à désirer d’apprendre ce qui nous peut être utile, et l’autre d’orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autres ignorent.
178 Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n’est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, que le dégoût de n’être pas assez admirés de ceux qui nous connaissent trop, et l’espérance de l’être davantage de ceux qui ne nous connaissent pas tant.
188 La santé de l’âme n’est pas plus assurée que celle du corps ; et quoique l’on paraisse éloigné des passions, on n’est pas moins en danger de s’y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien.
192 Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c’est nous qui les quittons.
195 Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs.
200 La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.
201 Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort ; mais celui qui croit qu’on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage.
209 Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit.
216 La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu’on serait capable de faire devant tout le monde.
218 L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
225 Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu’on attend des grâces que l’on a faites, c’est que l’orgueil de celui qui donne, et l’orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait.
228 L’orgueil ne veut pas devoir, et l’amour-propre ne veut pas payer.
229 Le bien que nous avons reçu de quelqu’un veut que nous respections le mal qu’il nous fait.
235 Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu’elles servent à signaler notre tendresse pour eux.
236 Il semble que l’amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu’il s’oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l’avantage des autres. Cependant c’est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins ; c’est prêter à usure sous prétexte de donner ; c’est enfin s’acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat.
237 Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant : toute autre bonté n’est le plus souvent qu’une paresse ou une impuissance de la volonté.
243 Il y a peu de choses impossibles d’elles-mêmes ; et l’application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.
245 C’est une grande habileté que de savoir cacher son habileté.
253 L’intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices.
254 L’humilité n’est souvent qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever ; et bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilité.
257 La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit.
276 L’absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
279 Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c’est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite.
284 Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s’ils n’avaient aucune bonté.
293 La modération ne peut avoir le mérite de combattre l’ambition et de la soumettre : elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est la langueur et la paresse de l’âme, comme l’ambition en est l’activité et l’ardeur.
294 Nous aimons toujours ceux qui nous admirent ; et nous n’aimons pas toujours ceux que nous admirons.
303 Quelque bien qu’on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
304 Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons.
308 On a fait une vertu de la modération pour borner l’ambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune, et de leur peu de mérite.
311 S’il y a des hommes dont le ridicule n’ait jamais paru, c’est qu’on ne l’a pas bien cherché.
312 Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes.
313 Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu’aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et que nous n’en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois nous les avons contées à une même personne ?
314 L’extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous doit faire craindre de n’en donner guère à ceux qui nous écoutent.
316 Les personnes faibles ne peuvent être sincères.
327 Nous n’avouons de petits défauts que pour persuader que nous n’en avons pas de grands.
337 Il est de certaines bonnes qualités comme des sens : ceux qui en sont entièrement privés ne les peuvent apercevoir ni les comprendre.
347 Nous ne trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de notre avis.
358 L’humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes : sans elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement couverts par l’orgueil qui les cache aux autres, et souvent à nous-mêmes.
363 Les violences qu’on nous fait nous font souvent moins de peine que celles que nous nous faisons à nous-mêmes.
368 La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas.
372 La plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu’ils ne sont que mal polis et grossiers.
389 Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c’est qu’elle blesse la nôtre.
409 Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent.
415 L’esprit nous sert quelquefois à faire hardiment des sottises.
429 Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les petites infidélités.
437 On ne doit pas juger du mérite d’un homme par ses grandes qualités, mais par l’usage qu’il en sait faire.
450 Notre orgueil s’augmente souvent de ce que nous retranchons de nos autres défauts.
457 Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d’essayer de paraître ce que nous ne sommes pas.
461 La vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les plaisirs de la jeunesse.
462 Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n’avons pas.
473 Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié.
474 Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
481 Rien n’est plus rare que la véritable bonté ; ceux mêmes qui croient en avoir n’ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse.
496 Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n’était que d’un côté.